Les aspects interdisciplinaires de la gestion de l’eau, dans le contexte du changement climatique

COP 21 – Paris Le Bourget 10 décembre 2015

Académie de l’Eau. Fondation Poupard

Intervention de Marie-Joséphine GrojeanAcadémie de l’Eau

Pour une nouvelle Alliance avec l’Eau : quelques pistes concrètes

Un vieux sage africain fut un jour interrogé : « quel est votre relation avec l’eau ? » Il resta un instant interloqué, puis répondit : « Ma relation avec l’Eau ? Mais  je suis Eau ! »

La relation d’intimité entre l’humain et l’eau exprimée dans cette réponse habite chaque nouveau-né : il/elle, vient de passer neuf mois poisson dans le ventre de sa mère, récapitulant ainsi dans son ontogénèse, toute l’évolution de l’espèce humaine, la phylogenèse. Et chaque fois que nait un être humain, les eaux-mères s ‘écoulent comme à l’origine sur la Terre les eaux primordiales s’y sont répandues.

Pour l’adulte d’aujourd’hui comme pour le nouveau-né qui a grandi, qui est éduqué, la conscience de ce lien d’intimité est comme effacée : l’eau est devenue quelque chose d’extérieur, un simple objet de consommation. La réalité concrète de notre expérience de l’eau a comme disparu.

De son côté, la gestion technicienne de l’eau, issue d’une vision scientifique objective  reste elle aussi étrangère à cette dimension d’intimité pourtant attestée par le fait que nous sommes à 75% constitué d’eau.

Que s’est-il passé entre les humains et l’eau ? Faudra-t-il en arriver à des épisodes de plus en plus dévastateurs pour que les humains d’aujourd’hui se rappellent ce qu’est l’eau et son rôle ? Dans toutes les cultures et depuis toujours, l’eau a répondu aux soifs des hommes, à leur soif matérielle comme à leur soif spirituelle. Cette dimension métaphysique de l’eau a été gommée de la conscience moderne comme de la connaissance hydraulique. Elle resurgit avec force appelant à une alliance nouvelle.

Les appels  pour cette nouvelle alliance se sont récemment multipliés. Les chefs religieux se sont mobilisés ; mais déjà en 1977, les Nations Indiennes réunies à Genève lors de la conférence internationale des ONG des Nations-Unies, demandaient avec force de prendre conscience de la trame sacrée de la vie et de tout ce qui fonde cette trame sacrée, l’air, les arbres, les eaux, répétant que la spiritualité est la plus haute forme de politique.

Cette autre vision de l’Eau, les nouvelles sciences la propose elles aussi dans des formules frappantes : « nous buvons l’eau des origines dans une goutte d’eau, dit l’astrophysicien Michel Cassé ; et Einstein, affirmait qu’au vu de ses découvertes, l’Univers était pour lui comme une vaste conscience.

Des pistes existent qui pourraient permettre de renouer ce lien de conscience et d’élaborer cette nouvelle alliance. Nous en évoquerons quatre.

En premier lieu l’héritage du passé

Les sociétés humaines qui nous ont précédés, comme les sociétés naturelles qui subsistent, nous ont légué l’eau en qualité et en quantité ; des écosystèmes hydrauliques minutieusement aménagés et des usages raisonnés de la ressource.

Au cours des millénaires, ces savoirs de gestion et d’usage ont su répondre judicieusement aux besoins des humains et des écosystèmes, mais ils n’ont jamais été uniquement des techniques censées fournir de l’eau. Ces savoirs ont été élaborés et utilisés avec en filigrane une dimension plus vaste, celle du symbole, de la métaphore, du sacré. Ce que les anthropologues appellent les fondements transcendants de la pratique ; une transcendance riche en applications quotidiennes :

Construire des pièges à poissons, une pirogue, un  navire, un aqueduc, des thermes, des fontaines, ne consistait pas seulement à savoir s’approprier l’eau pour en user à des fins utiles ou agréables, il s’agissait en même temps de vénérer le mystère de cet élément porteur de vie, et de remercier pour les bienfaits apportés.

L’apport des nouvelles sciences

Elles nous réapprennent l’eau. Au-delà de la formule H20, le fonctionnement interne de la molécule est un modèle dynamique de coopération, de transmission, de délocalisation, de dématérialisation/rematérialisation, un modèle pour une pensée nouvelle du Vivant.

Dans ses aspects quantiques, l’eau dépasse les paramètres physico-chimiques du modèle quantitatif analytique. L’eau y est plus que l’eau. Elle est élément de relation, enregistreur d’information, porteur de mémoire, flux d’inconnaissable. Elle s’imprègne de nos pensées, elle réagit à nos humeurs ;  elle les modifie. Libérée de la domination de la raison et de l’emprise matérielle  technoscientifique, l’eau devient poétique,, sensible, subnaturelle. Le langage a su s’emparer de ces qualités immatérielles de l’eau : Ne dit-on pas de celui qui est insensible, qu’il a un coeur sec ?

Autre piste pour cette nouvelle alliance : l ‘écologie profonde :

En chantant sa sœur l’eau, François d’Assise a souligné notre apparentement à l’eau. Eau et Humains sont indissociables. Maltraiter l’un, c’est maltraiter l’autre. Honorer l’un, c’est honorer l’autre. Cet apparentement produit un renversement de perspective : L’eau n’appartient pas aux humains. Les humains appartiennent à l’eau.

De cette interaction surgit alors quelque chose de fondamental, de salvateur : un sentiment d’appartenance. Nous réintégrons une demeure, celle de notre planète, celle du Vivant ; nous cessons d’être coupés de ce qui nous donne la vie. Nous en faisons partie. A partir de là, une éthique environnementale active et responsable peut être construite. Cette vision est celle de la nouvelle écologie, l’écologie profonde appelée aussi écopsychologie..

Dernière piste, la dimension politique,  celle des réglementations nationales et internationales

Le droit à l’eau pour tous, a été proclamé par les Nations Unies en 2010. Ce droit doit être assorti de devoirs. Il faudra les préciser. Mais cela ne suffit pas.  Nous devons en urgence reconnaître à l’Eau des droits : droit à la protection, au respect, à un usage équitable et raisonnable. Le droit A l’eau doit être assorti d’un droit DE l’eau.

Ces droits de la Nature et du Vivant font aujourd’hui leur chemin, et commencent à constituer une culture des précédents : le droit De l’Eau est inclus dans les droits de la Nature que la Bolivie, l’Equateur et pour partie le Venezuela ont inscrit dans leur constitution.

Ces décisions politiques sont essentielles : elles ont capacité à refonder l’hydraulique en une hydroécologie à la fois scientifique, spirituelle, psychique et politique

Conclusion

Activer ces pistes et surtout les mettre en synergie, permettrait de restituer à l’eau, dans la conscience collective comme dans la conscience individuelle, toutes ses dimensions et ses valeurs.

Cela  serait offrir aux générations futures un autre rapport au monde où nature et culture, humain et divin, matériel et immatériel, peuvent coexister et s’associer pour célébrer la vie .

Cette Nouvelle Alliance des Humains avec l’Eau est à élaborer de toute urgence car si  l’eau  n’a pas besoin de nous, nous, humains  avons besoin de l’eau.

 

Marie Joséphine Grojean

Conceptrice et directrice du programme : L’EAU ET LA VIE EN MEDITERRANEE  (France/Tunisie)

Réalisatrice du film UNESCO/ France 2 : LES GENS DU FLEUVE (Mali, Mauritanie, Sénégal)

Responsable « Culture, Éthique, Education » à l’Académie de l’Eau.

 

 

 

 

 

 

 


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